BINUH
Bureau intégré des Nations Unies en Haïti

Déclaration du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Haïti, Carlos Ruiz Massieu, au Conseil de sécurité sur la situation en Haïti

Carlos Ruiz Massieu_CS

Monsieur le Président,

Distingués membres du Conseil,

Excellences,

C’est un honneur de vous informer aujourd’hui des derniers développements en Haïti en présence du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Cela témoigne de l’engagement fort des autorités haïtiennes à dialoguer directement avec le Conseil à ce moment critique.

Je me félicite également de la participation du Représentant spécial de la Force de répression des gangs, Jack Christofides, dont l’arrivée récente en Haïti marque les progrès réalisés depuis mon dernier exposé. Je tiens également à saluer la nomination de Mme Daniela Kroslak en tant que Cheffe de l’UNSOH. Je suis très satisfait de constater que le BINUH, en collaboration avec le Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti et la Force de répression des gangs, a établi une relation de travail étroite et constructive afin de soutenir les efforts nationaux en matière de sécurité, de stabilité et de rétablissement des institutions démocratiques en Haïti.

Monsieur le Président,

Lors de mon dernier exposé en janvier, j’avais souligné qu’Haïti entrait dans une phase décisive nécessitant des efforts soutenus tant sur le plan politique que sécuritaire. Cette phase est désormais pleinement engagée.

Haïti se trouve à un moment charnière, où les progrès politiques et institutionnels posent les bases d’un chemin crédible vers l’avenir.

Sur le plan politique, le transfert du pouvoir exécutif, le 7 février, au Conseil des ministres, sous la direction du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, a permis d’assurer la continuité institutionnelle à un moment de grande vulnérabilité.

Le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections, signé par des centaines d’organisations politiques et de la société civile, a permis de mettre en place un cadre politique haïtien élargi, reflétant un engagement collectif à orienter la transition et à renforcer la cohésion nationale. Dans la continuité de cette dynamique, des efforts sont en cours pour élargir davantage la participation et renforcer l’adhésion nationale.

Dans ce contexte, le BINUH continue de mobiliser ses bons offices afin de favoriser un dialogue inclusif — rassemblant acteurs politiques, société civile, femmes et jeunes — et de maintenir la transition sur une trajectoire efficace vers le rétablissement des institutions démocratiques.

Monsieur le Président,

Les acteurs haïtiens sont clairs : les élections demeurent le seul chemin légitime pour un retour à l’ordre constitutionnel.

L’achèvement récent de l’enregistrement des partis politiques — le premier depuis 2016 — constitue une étape importante. Les autorités nationales procèdent actuellement à la mise à jour du cadre juridique électoral, une étape essentielle pour traduire les engagements en actions concrètes dans des délais appropriés. D’autres étapes critiques, telles que la révision et l’approbation du budget électoral, nécessitent une attention urgente. Le BINUH continuera de soutenir les efforts nationaux et de coordonner l’assistance internationale afin de permettre l’organisation d’élections crédibles et inclusives en Haïti.

D’autres évolutions sur le terrain témoignent également de signes de progrès. Les avancées sécuritaires dans certaines zones du centre-ville de Port-au-Prince, bien que difficiles à maintenir, démontrent que le changement est possible. La tenue récente de réunions du Conseil des ministres au Palais national, après plus de trois ans de présence limitée de l’État dans cette zone, constitue non seulement un symbole, mais également un signal fort du retour progressif de l’État.

Monsieur le Président,

Ces progrès sont réels, mais le contexte demeure fragile.

La situation sécuritaire reste très préoccupante. Le massacre récent à Jean-Denis, dans le département de l’Artibonite, où des dizaines de personnes ont été tuées les 28 et 29 mars, ainsi que les attaques à Marigot, dans le département du Sud-Est, le 11 avril, rappellent tragiquement que l’insécurité reste une réalité quotidienne pour un trop grand nombre d’Haïtiens. Cette violence alimente la peur, provoque des déplacements de population et s’étend au-delà de Port-au-Prince à mesure que les gangs élargissent leur emprise.

Aujourd’hui, plus de 1,45 million de personnes sont déplacées internes, principalement en raison de la violence, et environ 6,4 millions d’Haïtiens auront besoin d’une assistance humanitaire en 2026. Derrière ces chiffres se trouvent des communautés sous forte pression, où insécurité et besoins humanitaires sont de plus en plus imbriqués.

Sans amélioration tangible sur le plan sécuritaire, les progrès resteront difficiles à maintenir.

Alors que les forces nationales de sécurité continuent d’être renforcées, le déploiement complet et rapide de la Force de répression des gangs demeure essentiel pour consolider ces efforts.

Monsieur le Président,

L’unité d’action, la cohésion et la clarté opérationnelle sont indispensables dans un environnement aussi complexe.

À cet égard, le mécanisme de coordination établi le 14 avril — réunissant le BINUH, le Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti et la Force de répression des gangs — joue un rôle déterminant pour garantir que le soutien international soit cohérent, coordonné et aligné sur les priorités nationales.

Dans le même temps, comme l’a reconnu ce Conseil, la réponse sécuritaire à elle seule ne suffira pas.

Des efforts nationaux renouvelés en matière de désarmement, de démantèlement, de réinsertion et de réduction de la violence communautaire jouent un rôle essentiel dans la consolidation des acquis sécuritaires et la création d’un espace propice à de nouveaux progrès politiques et électoraux.

La reconstitution de la Commission nationale de désarmement, démantèlement et réinsertion, le 24 février, constitue une avancée importante. Le BINUH apporte déjà un appui technique pour aider à définir des mécanismes viables de désengagement et de réintégration, en particulier pour les enfants et les jeunes associés aux gangs.

Lors d’une visite aux Cayes le 7 avril, en présence du Premier ministre et de partenaires internationaux, j’ai pu constater directement comment les centres d’orientation et de transit contribuent à redonner espoir, en offrant des alternatives concrètes aux enfants et aux jeunes vulnérables à la violence. Ces initiatives doivent être maintenues et étendues, sous la direction des autorités nationales, avec le soutien continu du BINUH, de l’ensemble du système des Nations Unies et de la communauté internationale.

Monsieur le Président,

Sans progrès visibles dans l’administration de la justice et la lutte contre l’impunité, le rétablissement de l’autorité de l’État restera fragile.

Je salue les avancées réalisées dans la mise en place de deux juridictions spécialisées sur les crimes de masse et les crimes financiers, et j’attends avec intérêt la nomination des juges qui permettra leur pleine opérationnalisation.

Parallèlement, il est impératif de s’attaquer à l’un des principaux facteurs de la violence : la circulation continue d’armes et de munitions illicites.

Si les sanctions demeurent un outil essentiel pour dissuader ceux qui cherchent à déstabiliser davantage le pays, il est tout aussi crucial d’intensifier les efforts pour endiguer ces flux, qui alimentent l’expansion des gangs et leur contrôle criminel.

Les attaques majeures, telles que celles récemment survenues à Jean-Denis, sont étroitement liées à ces dynamiques. Lorsque l’accès aux munitions diminue, la violence recule ; lorsque l’approvisionnement reprend, les attaques de grande ampleur réapparaissent. Ce cycle doit être brisé. Le renforcement de l’application de l’embargo sur les armes, la lutte contre le trafic et le durcissement du contrôle des armes doivent rester des priorités absolues.

Monsieur le Président,

En janvier, nous soulignions que cette année devait être celle de progrès tangibles — celle où les efforts politiques et sécuritaires devaient converger pour remettre la transition sur une trajectoire irréversible.

Aujourd’hui, les bases sont posées : la continuité institutionnelle a été préservée, un cadre politique haïtien a émergé, et des avancées ont été réalisées vers le rétablissement des institutions démocratiques. Toutefois, ces acquis resteront fragiles tant qu’ils ne se traduiront pas en résultats concrets pour la population, en particulier en matière de sécurité.

Les Haïtiennes et les Haïtiens doivent pouvoir reprendre leur vie quotidienne sans craindre d’être tués, violés ou enlevés.

L’heure est à la responsabilité collective.

Avec un engagement national soutenu et un appui international coordonné, il est possible de transformer cette phase critique en un véritable tournant pour le pays. Les Nations Unies, à travers le BINUH, resteront pleinement engagées aux côtés des autorités haïtiennes pour aider à transformer cette fenêtre d’opportunité en progrès tangibles vers la restauration de la sécurité et le rétablissement des institutions démocratiques.

L’engagement constant et uni du Conseil de sécurité et de ses membres demeure indispensable pour maintenir l’élan, assurer la cohérence de l’appui international et accompagner Haïti sur la voie d’une stabilisation durable.

Comme le rappelle un proverbe haïtien :
« Men anpil, chay pa lou. »
(À plusieurs, la charge est plus légère.)

Je vous remercie.