BINUH
Bureau intégré des Nations Unies en Haïti

Déclaration de la Représentante spéciale du Secrétaire général au Conseil de sécurité

Madame la Présidente,
Mesdames et Messieurs les membres distingués du Conseil,
Excellences,
Chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

Depuis mon dernier exposé devant ce Conseil en juillet, la situation en Haïti s’est malheureusement encore détériorée. On dénombre désormais plus de 700 000 personnes déplacées à l’intérieur du pays, soit une augmentation de 22 % au cours des trois derniers mois. Le processus politique, malgré des avancées initiales que j’avais signalées en juillet, fait aujourd’hui face à des défis majeurs, transformant l’espoir en profonde inquiétude. La situation sécuritaire demeure extrêmement fragile, marquée par de nouveaux pics de violence aiguë. Les Haïtiens continuent de souffrir à travers tout le pays, alors que les activités des gangs criminels s’intensifient et s’étendent au-delà de Port-au-Prince, semant la terreur et la peur, et dépassant les capacités de l’appareil national de sécurité. La situation humanitaire est encore plus alarmante.

Le 3 octobre, une attaque atroce et brutale menée par des gangs contre la petite ville de Port-Sondé, dans le département de l’Artibonite, a coûté la vie à 115 civils et fait des dizaines de blessés. Cette attaque a mis en lumière l’insécurité dans laquelle les Haïtiens sont contraints de vivre et a encore aggravé la crise humanitaire. Cet événement tragique, qui a profondément choqué le pays, a contraint des milliers de résidents à fuir leur domicile pour chercher refuge ailleurs et constitue un rappel supplémentaire de l’insécurité croissante qui continue de ravager le quotidien des Haïtiens.

Les gangs opèrent également en mer. De petites embarcations transportant des civils de la capitale vers d’autres régions d’Haïti ont été attaquées. Des employés de compagnies internationales de fret maritime ont été kidnappés, poussant ces entreprises à suspendre leurs services vers Haïti. Au cours des cinq derniers jours, plusieurs zones de Port-au-Prince, notamment Solino, Nazon, Bas-Delmas, Cité Militaire, Drouillard, Tabarre, Croix-des-Bouquets, Cité Doudoune et Arcahaie dans le département de l’Ouest, ainsi que L’Estère dans l’Artibonite, ont été la cible d’attaques répétées de différents groupes armés affiliés à l’alliance Viv Ansanm.

Madame la Présidente,

Je tiens à souligner l’impact dévastateur de cette violence sur la population haïtienne. Des femmes, des hommes et, surtout, des enfants subissent de plein fouet les atrocités commises par les gangs, qui se traduisent par des meurtres, des enlèvements et des violences sexuelles d’une brutalité inouïe dans les zones affectées. Les gangs utilisent systématiquement la violence sexuelle comme arme de terreur et de soumission, infligeant des souffrances indicibles aux femmes, aux filles et à d’autres groupes vulnérables. Le peuple haïtien continue de vivre dans des conditions extrêmement difficiles, avec un accès de plus en plus restreint aux services essentiels, en particulier dans les zones où des milliers de personnes ont été déplacées pour fuir cette terreur.

Depuis leur premier déploiement en juin, les contingents kenyans de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS) ont été rejoints par des éléments en provenance des Bahamas, du Belize et de la Jamaïque. Environ 430 personnels sont actuellement déployés, et leur présence constitue une évolution positive. Toutefois, cela reste largement insuffisant. L’annonce faite par le Président du Kenya, M. William Ruto, concernant le déploiement, dans les semaines à venir, d’un contingent supplémentaire pour renforcer les forces déjà présentes, est accueillie favorablement.

Malgré certaines promesses de contributions au Fonds d’affectation spéciale, la MSS demeure gravement sous-financée, ce qui risque de compromettre son déploiement et de l’empêcher de remplir pleinement ses missions d’appui à la Police nationale d’Haïti.

Madame la Présidente,

Je voudrais profiter de cette occasion pour exprimer ma gratitude aux membres de ce Conseil pour le renouvellement du mandat du BINUH en juillet. Ce mandat renouvelé fournit le cadre nécessaire permettant au BINUH de poursuivre son travail essentiel d’appui à Haïti durant cette période de transition.

En réponse à la demande du Conseil, nous avons activement élaboré une stratégie globale de soutien au processus politique dirigé par les Haïtiens. Cette stratégie intègre la nécessité de renforcer un dialogue national inclusif, d’accroître l’appui aux réformes électorales et constitutionnelles, et d’améliorer la sécurité publique grâce à une coopération renforcée avec la Police nationale d’Haïti et la MSS. Je tiens également à remercier ce Conseil honorable pour son appui décisif aux résolutions relatives à Haïti, notamment celles concernant le renouvellement du régime de sanctions et le mandat de la MSS.

Excellences,

Au cours de la période considérée, les progrès limités accomplis par les autorités nationales dans la mise en œuvre des arrangements de gouvernance de transition convenus ont été largement éclipsés par l’aggravation des divergences au sein de l’exécutif bicéphale.

Le 7 octobre, M. Leslie Voltaire a succédé à M. Edgard Leblanc à la présidence du Conseil présidentiel de transition, dans le cadre d’une modification de l’ordre de la présidence pro tempore du CPT, sur fond d’allégations de corruption visant trois de ses membres. Les tensions entre le CPT et le gouvernement se sont accrues. En conséquence, la frustration de la population face aux dynamiques conflictuelles affectant le fonctionnement des autorités de transition s’est intensifiée, érodant la confiance dans le processus politique actuel.

Dans l’exercice de son mandat, le BINUH œuvre à renforcer la collaboration au sein de l’exécutif bicéphale, en exhortant ses composantes à mettre de côté leurs divergences et à se concentrer sur la lutte contre l’insécurité, les réformes de gouvernance et les préparatifs électoraux. L’exécutif bicéphale doit agir dans l’unité et avec un sens accru des responsabilités afin de répondre aux défis les plus pressants du pays.

Dans ce contexte, les efforts conjoints des autorités de transition — qu’ils relèvent des domaines sécuritaire, politique ou de la bonne gouvernance — doivent impérativement s’accompagner d’une lutte résolue contre l’impunité et la corruption, ainsi que d’un renforcement de l’état de droit. Le renforcement des institutions judiciaires haïtiennes et de leur capacité à agir en toute indépendance afin que justice soit rendue demeure fondamental pour rétablir et consolider la confiance des citoyens dans leurs dirigeants et dans l’administration publique.

Le Conseil présidentiel de transition a mandaté une Conférence nationale, mécanisme inclusif et multipartite, chargée de formuler des recommandations sur les réformes constitutionnelles, l’élaboration d’un nouveau contrat social et la redéfinition des relations entre l’État et la société, y compris les réformes du système judiciaire et l’organisation des institutions de l’État. Il est urgent de renforcer, de faciliter et de soutenir le travail de la Conférence nationale, notamment afin d’éviter des retards dans la mise en œuvre de son mandat, lesquels pourraient avoir un impact négatif sur le calendrier électoral.

La nomination et l’installation, le 18 octobre, de sept des neuf membres du Conseil électoral provisoire dans leurs fonctions constituent un premier pas dans la bonne direction. Néanmoins, l’établissement complet du Conseil électoral provisoire est urgent. J’exhorte les secteurs restants à désigner sans délai leurs représentants afin de permettre l’achèvement de cette instance. La participation active de tous les secteurs est essentielle pour que les préparatifs électoraux puissent avancer à plein régime, y compris en ce qui concerne la feuille de route demandée par ce Conseil. Les secteurs des femmes et des droits humains ne sauraient être absents de ce processus. Tout retard supplémentaire aura inévitablement un impact sur le calendrier électoral convenu.

Excellences,

La situation humanitaire demeure extrêmement alarmante. L’insécurité alimentaire touche près de la moitié de la population, et le contrôle exercé par les gangs sur les principaux axes routiers a gravement perturbé la distribution des biens et services essentiels. En conséquence, les prix ont augmenté et de nombreuses communautés sont au bord de l’effondrement en raison des pénuries alimentaires et de la violence persistante qui a rendu de vastes zones agricoles improductives.

Cette combinaison d’insécurité et d’instabilité économique a entraîné des déplacements massifs, des milliers de personnes fuyant leur domicile à la recherche de sécurité. L’Organisation internationale pour les migrations a signalé une augmentation significative du nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays, aggravant une situation humanitaire déjà fragile. À l’échelle nationale, plus de 700 000 personnes sont actuellement déplacées, dont plus de la moitié sont des enfants, soit une hausse de 22 % au cours des trois derniers mois.

Seuls 20 % des établissements de santé à Port-au-Prince sont opérationnels, et 40 % à l’échelle nationale. Quarante-cinq pour cent de la population n’a pas accès à l’eau potable. L’accès à l’éducation est gravement entravé, avec la fermeture de 1 000 écoles en raison de l’insécurité.

Madame la Présidente,
Mesdames et Messieurs les membres distingués du Conseil,
Excellences,
Chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

Les nouveaux arrangements de gouvernance pour la transition, le déploiement attendu de la MSS et la perspective de la tenue d’élections avant la fin de l’année 2025 avaient suscité une lueur d’espoir. Toutefois, le temps presse. Afin de garantir des élections inclusives, crédibles et participatives, y compris un référendum et des élections générales, un engagement ferme de toutes les parties prenantes en faveur du renouveau du consensus national et de la primauté de l’intérêt général est indispensable. Ce n’est qu’à travers une mise en œuvre résolue des engagements pris en mars 2024 que les élections pourront réellement contribuer au rétablissement de la gouvernance et de la stabilité en Haïti. Des efforts supplémentaires sont nécessaires pour restaurer la confiance du public et assurer la légitimité du processus politique. Le soutien à l’appareil sécuritaire haïtien et le financement de la MSS sont fondamentaux.

La voie à suivre pour Haïti est semée d’embûches. Nous exhortons donc les acteurs politiques à éviter tout risque de déraillement du processus politique et appelons la communauté internationale à maintenir son soutien indéfectible au peuple haïtien dans sa quête de stabilité. Le BINUH, en coopération avec ses partenaires, continuera à fournir l’appui stratégique nécessaire pour traverser cette période critique.

Les progrès sur le plan politique, l’amélioration de la sécurité et les mesures ciblées à l’encontre de tous les fauteurs de troubles qui continuent de menacer le cheminement d’Haïti vers le rétablissement de ses institutions démocratiques resteront essentiels à l’avenir.

La résilience et la force du peuple haïtien sont extraordinaires et méritent notre soutien indéfectible sur tous les fronts. Nous devons rester déterminés à aider Haïti sur la voie de la sécurité, de la stabilité et de la prospérité.

Je vous remercie.