Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les membres distingués du Conseil,
Excellences,
C’est un honneur de m’adresser à vous pour la première fois en tant que Représentant spécial du Secrétaire général en Haïti.
Au cours des deux mois et demi écoulés depuis mon arrivée en Haïti, j’ai rencontré différents acteurs, allant des autorités nationales à la société civile, en passant par les plateformes de défense des droits humains et des droits des femmes, les partis politiques ainsi que les partenaires internationaux d’Haïti. Durant cette période, j’ai pu constater de visu la dure réalité du quotidien dans le pays, en particulier à Port-au-Prince. Il ne fait aucun doute que la situation est critique, mais le peuple haïtien n’a pas renoncé. Sa résilience nous donne de l’espoir.
Comme le Conseil le sait, les forces de sécurité nationales, appuyées depuis seize mois par la Mission multinationale d’appui à la sécurité dirigée par le Kenya, ont affronté les gangs avec courage et détermination. Malgré leurs efforts remarquables, les gangs armés ont maintenu leur emprise sur la capitale et ont continué de s’étendre dans l’Artibonite, le Centre et, plus récemment, le département du Nord-Ouest, semant la terreur parmi la population haïtienne et entravant le fonctionnement des institutions de l’État.
Entre juillet et août, les gangs ont de plus en plus ciblé les communes agricoles en périphérie de Port-au-Prince et dans d’autres régions du pays, menant de multiples attaques contre la police nationale. Dans le département de l’Ouest, du 11 au 12 septembre, une attaque de gangs contre le village de Labodrie, à Cabaret, a fait plus de 42 morts, dont six enfants. Dans l’Artibonite, des attaques menées durant la même période ont causé la mort de 42 résidents et fait 29 blessés, tandis que deux commissariats de police ont été incendiés.
Monsieur le Président,
L’ampleur et l’impact des déplacements internes en Haïti sont sans précédent, avec plus de 1,4 million de personnes déplacées. Les secteurs de la santé, de l’éducation et de la sécurité alimentaire dans les communautés touchées demeurent des sources majeures de préoccupation. La mobilisation de ressources adéquates est essentielle pour répondre aux besoins urgents, prévenir une détérioration supplémentaire et concevoir des solutions durables.
La situation des droits humains reste également extrêmement préoccupante, avec de nombreuses violations liées aux attaques des gangs, aux violences impliquant des groupes d’autodéfense, et même à certaines opérations de sécurité.
Les violences sexuelles continuent d’être utilisées de manière systématique par les gangs comme un outil de domination et de terreur contre les femmes et les filles, affectant non seulement les victimes et survivantes, mais aussi leurs familles. Par ailleurs, l’effritement des structures de protection familiales et communautaires, combiné à l’absence de protection sociale et au manque d’alternatives économiques, crée un terrain propice à l’exploitation et au recrutement des enfants par les gangs.
Les gangs armés continuent de porter gravement atteinte à l’exercice des droits sociaux, économiques et culturels fondamentaux. Ils extorquent les entreprises et les transports publics, pillent des biens privés et publics, et s’attaquent aux agriculteurs et aux producteurs locaux dans les zones rurales. Leur contrôle des axes routiers restreint également l’accès aux services essentiels, notamment aux soins de santé et à l’éducation.
Dans ce contexte, je salue l’adoption de la résolution 2793 autorisant la transition vers la Force de répression des gangs et la création du Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti. Cette décision reflète l’engagement continu du Conseil de sécurité en faveur du rétablissement de la sécurité en Haïti. Plus important encore, elle a suscité un nouvel espoir parmi les Haïtiens, marquant une étape nécessaire vers le renforcement du soutien international aux forces de sécurité nationales, en s’appuyant sur les acquis de la Mission multinationale d’appui à la sécurité.
De même, je salue la décision du Conseil de sécurité de renouveler, le 17 octobre, le mandat du Comité des sanctions et de son Groupe d’experts. Les sanctions demeurent un instrument essentiel pour dissuader et mettre fin aux actions criminelles et néfastes des fauteurs de troubles. À l’avenir, des efforts soutenus et coordonnés pour mettre en œuvre la résolution 2793 et pour doter la nouvelle Force de répression des gangs des ressources et moyens nécessaires à l’exécution de son mandat sont indispensables pour améliorer la situation sécuritaire. Cela est également crucial pour appuyer et protéger les initiatives menées par les Haïtiens afin de faire avancer le processus politique.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les membres distingués du Conseil,
Dans un contexte de défis sécuritaires persistants, le processus politique est entré dans les derniers mois des actuelles dispositions de gouvernance de transition, lesquelles prévoient le transfert du pouvoir à des autorités élues d’ici le 7 février 2026.
Le compte à rebours de la transition est enclenché. Je suis préoccupé par l’absence, à ce stade, d’une trajectoire claire vers le rétablissement de la gouvernance démocratique. Toutefois, je salue les démarches entreprises par les autorités nationales pour consulter les acteurs politiques, parvenir à un accord sur les conditions nécessaires à l’organisation des élections et éviter un vide politique au-delà du 7 février 2026.
Dans cette optique, la décision prise le 9 octobre par le Conseil des ministres de retirer la révision constitutionnelle de l’agenda de la transition et de renoncer à l’organisation d’un référendum constitutionnel marque une réorientation, donnant la priorité aux préparatifs électoraux. Dans ce cadre, un dialogue interhaïtien soutenu demeure essentiel pour forger un nouveau consensus sur la voie à suivre.
Le BINUH contribue à réunir les acteurs, à promouvoir un dialogue constructif et inclusif afin de renforcer la stabilité et la cohésion nationale, et à conduire la transition à son terme.
Sous l’orientation stratégique du BINUH, les Nations Unies en Haïti continuent de fournir un appui technique et logistique au Conseil électoral provisoire afin d’accélérer les préparatifs en vue de la tenue des élections.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil,
Excellences,
Dans l’attente du déploiement complet de la Force de répression des gangs, j’encourage les autorités nationales à prendre toutes les mesures appropriées pour renforcer la sécurité, tout en assurant la protection des communautés les plus affectées par la violence, en particulier les enfants.
Une attention suffisante doit être accordée aux mesures complémentaires visant à prévenir le recrutement et à soutenir la réintégration des enfants associés aux gangs, conformément aux normes relatives aux droits de l’enfant.
Tout en saluant le travail du Groupe de travail interinstitutionnel sur la réduction de la violence communautaire — soutenu par le BINUH —, j’exhorte les autorités de transition à rétablir une institution nationale chargée de piloter un désarmement, un démantèlement et une réintégration durables.
Dans le même esprit, des efforts nationaux continus sont nécessaires pour garantir l’accès à la justice aux victimes de la violence des gangs. Le soutien international aux unités judiciaires spécialisées est essentiel pour aider Haïti à lutter contre l’impunité, notamment en matière de crimes financiers, de corruption, de crimes de masse et de violences sexuelles.
Le BINUH et les partenaires internationaux ont poursuivi une collaboration étroite avec la nouvelle direction de la police afin de renforcer les institutions et d’accroître l’efficacité et la redevabilité des opérations de sécurité.
Malgré des défis institutionnels persistants, les préparatifs en vue de l’élaboration du nouveau Plan stratégique de développement de la police et le lancement de la formation de 884 cadets, dont 160 femmes, constituent des avancées importantes pour renforcer les capacités et le professionnalisme de la police.
Monsieur le Président,
L’autorisation donnée par le Conseil de sécurité d’établir la Force de répression des gangs et le Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti représente une étape clé dans les efforts visant à renforcer la capacité opérationnelle des forces de sécurité nationales afin de contribuer au rétablissement de la sécurité. Pour notre part, le BINUH continuera de favoriser la coordination entre les acteurs nationaux et internationaux en vue de renforcer les capacités à long terme et de promouvoir des approches de maintien de l’ordre inclusives et fondées sur les droits humains.
Le contexte sécuritaire hostile continue d’affecter la présence des partenaires internationaux en Haïti, y compris celle des Nations Unies, à Port-au-Prince. Néanmoins, je dirige les efforts visant à achever rapidement le retour de l’ensemble du personnel international du BINUH dans la capitale, avec pour objectif d’atteindre, en toute urgence, une présence de 100 % du personnel à Port-au-Prince. À ce stade critique de la transition politique, cela nous permettra de maintenir et de renforcer davantage notre appui aux initiatives menées par les Haïtiens pour rétablir la sécurité, promouvoir le dialogue, réduire la violence communautaire, lutter contre l’impunité et rétablir la gouvernance démocratique.
Comme l’a demandé ce Conseil, avec le déploiement attendu du Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti, l’Organisation est prête à coordonner ses actions avec l’ensemble des partenaires sur le terrain — y compris les organisations régionales et la Force de répression des gangs —, tout en encourageant toutes les parties haïtiennes à coopérer avec cette dernière dans l’exécution de son mandat.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les membres distingués du Conseil,
Des progrès simultanés sur les plans sécuritaire, politique et de l’application des sanctions à l’encontre des fauteurs de troubles demeurent essentiels pour favoriser la stabilité, rétablir la gouvernance démocratique, mettre fin à l’impunité et bâtir une Haïti plus prospère.
L’action récente de ce Conseil a constitué un signal rassurant pour le peuple haïtien, lui rappelant qu’il n’est pas seul et que la communauté internationale se tient à ses côtés en ce moment crucial.
Il est désormais temps de traduire rapidement ce signal en progrès concrets et d’inverser la spirale de la violence.
Il est temps que tous les secteurs haïtiens s’unissent et placent l’intérêt de la nation au-dessus de toute autre considération.
Notre engagement collectif et continu demeure essentiel.
Je vous remercie de votre attention.

